Le savoir sous état de siège : Université, police et précarité au Sénégal
Par Moussa TOURÉ
Interprète-Traducteur, Spécialiste du Jargon Militaire
Ancien PCS de l’Amicale de la FLSH / Membre de PASTEF-Les Patriotes (Pikine)
L’enseignement supérieur sénégalais, conçu dès 1960 comme le moteur de l’ascension sociale et le berceau de l’élite de l’État-nation, traverse une zone de turbulences sans précédent. Soixante ans plus tard, l’institution est devenue le théâtre d’une crise structurelle où la précarité étudiante rencontre la répression sécuritaire. Le drame survenu en 2026, suite à des revendications liées aux bourses, n’est pas un accident : c’est le symptôme d’une faillite institutionnelle systémique.
La bourse : Un droit vital devenu facteur de vulnérabilité
Depuis 1962, l’État a instauré un système de bourses pour garantir l’égalité des chances, conformément à l’esprit de notre Constitution. Pourtant, ce qui devait être un levier d’émancipation est devenu, pour la majorité, l’unique cordon ombilical permettant la survie (alimentation, logement, soins).
Une chronologie de l’instabilité
Sous le poids de la massification et des ajustements structurels entamés dans les années 90, les retards de paiement sont passés de l’exception à la règle. Les crises de 1994, 2000, 2013, 2018, 2021 et celle, particulièrement aiguë, de 2024-2026, démontrent que la précarité est désormais une donnée structurelle de la condition étudiante au Sénégal.
Franchises universitaires : Un sanctuaire profané
L’autonomie académique repose sur un principe sacré : les franchises universitaires. Héritées de 1957 et consolidées par le souffle de Mai 68, elles garantissent l’inviolabilité de l’espace universitaire. Toute intervention des forces de l’ordre y est, en théorie, soumise à une autorisation exceptionnelle des autorités académiques.
Pourtant, l’histoire récente montre un mépris constant pour ce cadre normatif :
• Interventions musclées : Dakar, Saint-Louis, Bambey et Ziguinchor ont vu leurs campus investis par les forces de défense et de sécurité.
• Bilan tragique : Des affrontements qui se soldent systématiquement par des blessés graves et des pertes en vies humaines.
La dérive sécuritaire face au droit international
Le recours à la force dans l’espace universitaire pose une question de légitimité républicaine. Les bavures policières de ces deux dernières décennies ont creusé un fossé entre la jeunesse et l’institution policière.
Pourtant, le cadre légal est clair :
1. Niveau International : Les principes de l’ONU (1990) imposent la légalité, la nécessité et la proportionnalité.
2. Niveau Régional : La Charte africaine des droits de l’homme (ratifiée par le Sénégal en 1981) sanctuarise le droit à la vie.
L’usage de moyens létaux face à des étudiants non armés dans un espace clos est une violation flagrante de ces engagements.
L’impératif de rupture : Une attente politique majeure
Le Sénégal a traversé, entre 2010 et 2023, une période de gouvernance privilégiant la réponse sécuritaire aux demandes sociales. Le changement de régime récent a suscité un immense espoir de rupture démocratique.
« Toute reproduction des pratiques répressives du passé constituerait une incohérence politique majeure et une faute morale à l’égard de la jeunesse universitaire. »
Conclusion : Pour un retour au sanctuaire du savoir
La persistance des arriérés de bourses et la violation des franchises traduisent une triple défaillance : sociale, juridique et éthique. Pour que l’université sénégalaise redevienne un lieu de débat et d’intellect, l’État doit impérativement :
• Régler définitivement la question du paiement des bourses.
• Garantir le retrait effectif des forces de l’ordre des campus.
L’étudiant ne doit plus risquer sa vie pour réclamer un droit fondamental.
